Thierry Breton secoue les puces d’Atos Origin (L’EXPRESS)

L’ex-PDG de France Télécom imprime déjà sa marque à la société de services informatique tout juste sortie d’un sévère imbroglio stratégique et managérial.

Depuis plus d’une heure, ce dimanche 14 décembre, à Seclin, dans les locaux nordistes d’Atos Origin, Thierry Breton parle sur l’estrade, en anglais, encore plus échevelé que d’habitude. Les 150 cadres dirigeants du groupe écoutent leur nouveau patron dans un silence religieux. Sur les visages, on lit de la curiosité, et même de l’incrédulité : que vient faire un ancien ministre à la tête d’une grosse société de services informatiques SSII de 51 000 personnes ?

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Il est vrai que l’ancien locataire de Bercy pourrait s’y sentir à l’étroit. Pas du tout, réfute l’intéressé :  » C’est une belle entreprise, bien positionnée, son image est sérieuse. Et ce secteur fait partie de mon histoire, je sens bien sa dynamique.  » Retour aux sources, et, surtout, retour aux affaires pour l’ex-patron de Bull, de Thomson et de France Télécom, qui, depuis son mandat ministériel, n’avait pas retrouvé de véritable poste. Cité, à tort, comme remplaçant probable de Serge Tchuruk à Alcatel-Lucent ou de Thierry Desmarest à Total, il enseignait à Harvard en attendant meilleure fortune.

A Atos Origin, le Pr Breton va pouvoir donner des leçons de management. L’entreprise en a bien besoin. Rarement société de services informatiques n’aura autant défrayé l’actualité économique : irruption de fonds activistes, Centaurus et Pardus, parmi les actionnaires, inquiétude de l’Etat français, assemblée générale virant au pugilat, patron débarqué en quelques heures… Retour sur les mois de folie qui ont secoué l’un des acteurs majeurs de l’informatique française.

Longtemps avant cette période agitée, Atos Origin s’est développé par fusions successives, comme il est d’usage dans le secteur. Il y a d’abord eu Axime – issu du regroupement, en 1991, de trois sociétés spécialisées dans l’informatique bancaire. A l’époque, c’est Paribas (futur PAI Partners) qui orchestre ces opérations. Six ans plus tard, Atos naît de l’union d’Axime et de Sligos. En 2000, c’est au tour d’Origin (ex-Philips) de renforcer le groupe, suivi, quatre ans après, de Sema (ex-Schlumberger). Aujourd’hui, Atos Origin, qui pèse 5,8 milliards d’euros de chiffre d’affaires, s’est déployé dans trois métiers : le conseil, l’intégration de systèmes et la maintenance informatique (infogérance). La société s’est aussi spécialisée dans les services de paiement électronique (Atos Worldline) et, outre-Manche, dans l’externalisation des services médicaux (Atos Healthcare).

L’histoire d’Atos Origin prend du relief mi-2007, lorsque son dirigeant historique, Bernard Bourigeaud, est débarqué sans ménagement. Les raisons : deux avertissements sur résultats, lancés à quelques mois d’intervalle.  » Le conseil de surveillance a également accusé Bourigeaud de man?uvrer dans son dos pour vendre le groupe, ajoute un témoin de l’époque. Ce qui a mis le feu aux poudres. « 

Exit Bourigeaud. Mais son départ marque les esprits : il avait lui-même créé Atos de toutes pièces. Qui saura le remplacer ? Philippe Germond sort du chapeau. Pratique, car l’ancien directeur général d’Alcatel fait partie du conseil depuis plusieurs mois. Sa tâche est lourde : remettre le groupe sur la voie de la croissance. Au même moment, deux hedge funds, le londonien Centaurus et le new-yorkais Pardus, s’invitent au capital. Au fil des mois, ces deux fonds réunissent plus de 20 %. Et ils ne viennent pas faire de la figuration, comme le comprend très vite Germond. Leur idée est de démanteler Atos Origin et de le vendre par appartements. Pourquoi, par exemple, persévérer dans l’infogérance, alors que le groupe n’a jamais réussi à y tenir les premiers rôles ? Refus catégorique de Germond et du président du conseil de surveillance, Didier Cherpitel.

La guerre est déclarée. Elle atteint son paroxysme le 22 mai 2008, lors d’une assemblée générale qui, foi d’analyste, restera dans les annales. Face à face, Germond-Cherpitel et les fonds, qui exigent des sièges au conseil. Ne sont-ils pas devenus les principaux actionnaires du groupe ?  » Notre seul objectif, une fois au conseil de surveillance, sera de sortir la société de l’impasse stratégique dans laquelle la direction actuelle l’a menée « , écrivent-ils aux actionnaires, quelques jours avant le grand raout. Ambiance.

Le vote a lieu, les avocats surveillent le comptage des voix. L’issue du scrutin semble certaine : les fonds vont obtenir gain de cause. Soudain, le directeur juridique, Gérard Guerguerian, demande la parole. Représentant du fonds commun de placement des salariés (3 % des droits de vote), il déclare, à la surprise générale, qu’il se range du côté des fonds, en dépit du mandat qui lui a été confié.  » Pourri ! Vendu !  » hurle-t-on dans la salle. Philippe Germond ajourne la séance dans la confusion générale, tandis que Guerguerian s’en va sous bonne escorte.  » Ne sortez pas d’ici !  » tempête Bernard Oppetit, le patron de Centaurus, qui demande un vote à main levée. Trop tard, les lumières s’éteignent.

Philippe Germond est le grand gagnant de ce vaudeville. Il profite du répit pour négocier un pacte avec les fonds : pas de démantèlement, mais on rebat les cartes au sein du conseil. C’est chose faite le 12 juin, lors d’une nouvelle assemblée générale. Cherpitel part, remplacé par Jean-Philippe Thierry, président du directoire des AGF.  » Thierry est venu calmer le jeu à la demande des pouvoirs publics, qui craignaient qu’Atos Origin ne passe dans des mains étrangères « , souffle un proche du dossier. La paix signée, Philippe Germond, qui a dépensé beaucoup d’énergie dans cette guerre de tranchées, peut de nouveau se consacrer à ses clients. D’abord, les jeux Olympiques de Pékin, dont Atos Origin est le partenaire privilégié. Et puis il y a ces gros contrats qui peuvent être enfin finalisés. Parmi eux, le remplacement des 35 millions de compteurs EDF ou le marché des passeports biométriques.

Mais ces succès ne sauveront pas Philippe Germond. Ses jours sont comptés.  » Les fonds n’ont pas supporté qu’il leur résiste, déclare l’un de ses partisans. Ils ont voulu sa tête.  » Pour un administrateur,  » Germond n’a pas su rassurer les actionnaires sur sa capacité à mettre l’entreprise sous tension « . Comprendre : il aurait dû passer plus de temps à séduire son nouveau conseil. Une erreur politique qu’il va payer au prix fort. Le 31 octobre 2008, il présente sa stratégie au marché. Quinze jours plus tard, un dimanche, il apprend qu’il est limogé.  » Il ne l’a absolument pas vu venir « , témoigne un proche.

Mais que lui reprochaient les fonds ?  » De ne pas avoir suffisamment mis les mains dans le cambouis « , répond l’un d’eux. Dans le même temps, ils reconnaissent qu’il a su repositionner l’entreprise sur le plan stratégique. On retrouve cette ambiguïté au sein du conseil de surveillance. Durant l’été 2008, celui-ci demande à Germond de plancher sur l’avenir d’Atos Origin, avec le comité stratégique et des consultants de McKinsey. Au même moment, il lance une  » chasse de têtes  » pour le remplacer…

Parmi ses plus farouches détracteurs, PAI Partners. Ce fonds, qui avait accompagné Atos Origin dans son développement, avant de s’en dégager, est revenu en force dans le capital, en juin 2008. Il en est même à son tour devenu le premier actionnaire (plus de 20 %). Présenté comme un chevalier blanc, parce qu’il est français, il n’en reste pas moins… un fonds, dont l’objectif est assez proche de celui des  » méchants « , Pardus et Centaurus : réaliser une plus-value, dès que le cours de Bourse aura retrouvé des couleurs. A une nuance près : PAI n’a pas le couteau sous la gorge, comme Centaurus et Pardus, qui sont pressés par leurs clients de récupérer leur mise. Mais que se passera-t-il dans deux ou trois ans, lorsque PAI voudra sortir à son tour ?  » Je prédis une belle gueule de bois à ceux qui s’imaginent que PAI joue un rôle stabilisateur « , lâche un dirigeant du groupe. Sous-entendu : toutes les options seront possibles, même le démantèlement. De fait, plusieurs administrateurs s’interrogent en privé sur le rôle que va jouer le nouvel actionnaire de référence d’Atos.

Une chose est sûre, la pression financière sera forte sur les épaules du nouveau dirigeant, Thierry Breton. Mais ce dernier arrive avec deux atouts. D’abord, le climat a été assaini. Les problèmes de gouvernance ont été résolus. L’entreprise s’est dotée d’un conseil d’administration, de nouvelles têtes sont arrivées : Nicolas Bazire (LVMH) et Jean-Paul Béchat (ex-Safran). Seul bémol, aucun administrateur ne connaît le secteur informatique.  » Breton a une feuille de route à peu près claire « , estime toutefois l’un d’entre eux, qui a participé aux réflexions stratégiques, l’été dernier. L’urgence : améliorer la marge opérationnelle.  » Notre croissance doit être profitable, elle ne peut se faire à n’importe quel prix « , ajoute le nouveau patron. Ensuite ?  » Il faut remettre l’entreprise en mouvement.  » En cassant notamment les barrières nationales, afin d’accompagner ses clients à l’international.

Thierry Breton aimerait, par exemple, suivre EDF au Royaume-Uni, où il a de nombreux projets :  » Nous développer dans l’administration, où nous sommes déjà bien implantés, notamment dans le domaine médical et la défense, dit-il. J’ai déjeuné avec Gordon Brown pour en parler. « 

Pour y parvenir, un impératif : la vitesse. Il n’a cessé de marteler ce message devant ses managers. Et c’est bien ce qui inquiète un ancien dirigeant du groupe, qui craint qu’il ne  » casse la machine  » à vouloir aller trop vite.  » Notre grand concurrent, Capgemini, a commis la même erreur il y a quelques années. « 

Comment les équipes d’Atos vivent-elles cette  » révolution  » ? Si certains se disent soulagés de voir enfin un chef à la tête du groupe, d’autres se demandent déjà combien de temps il va rester.  » Il va se refaire à Atos pour rebondir dans un groupe du CAC 40 « , pronostique une de ses connaissances. Quant aux managers de terrain, ils remarquent que l’ancien ministre parle surtout… de lui. Un péché véniel pour l’homme public, qui a vécu une sorte de rédemption aux Etats-Unis. Contesté autant qu’admiré dans les milieux d’affaires parisiens, il s’est retrouvé là-bas seul face à plusieurs centaines d’étudiants venus écouter le french minister.  » Il faut près de quinze heures pour préparer une heure d’intervention, raconte-t-il. Et vous êtes sans cesse évalué. Mais je voulais vivre ça.  » A l’écouter, les 150 managers de Seclin, c’était presque de la rigolade.

https://www.lexpress.fr/economie/entreprises/thierry-breton-secoue-les-puces-d-atos-origin_1360138.html

 

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